Car nous sommes vieux et fatigués
Elle a la soixantaine.
Elle voyage assise en face de nous et une tablette nous sépare.
Le train fait la ligne Brasov Bucaresti et nous allons à Cluj Napoca. il a du retard - une heure au moins ; ce qui signifie que nous sommes à environ six heures de notre destination.
Elle est grosse et grande. Elle a de beaux cheveux blancs et le regard bleu.
Nous regardons les montagnes environnantes. C'est le printemps, un printemps frais et humide où toutes les nuances de vert ponctuées par les lilas et les arbres fruitiers en fleurs s'étalent devant nous. D'immenses taches vertes trouées par l'argent des lacs et les sillons noirs des terres labourées.
Elle nous désigne du doigt les carcasses des usines abandonnées et les hameaux délabrés qui longent la voie ferrée en contrebas.
Elle soupire et hoche la tête. Elle nous signifie le dégout que lui inspire cette désolation.
Je lui dis que je ne comprends pas. C'est pourtant vrai que ça pue la misère et que tout est déglingué. Pourtant la Roumanie est un pays riche.
Je lui dis que j'ai eu l'occasion de survoler la Mauritanie au cours de mes voyages et qu'il est logique que ce pays soit pauvre car je n'ai vu qu'un désert de sable et chacun sait que le sable, lorsqu'il n'y a pas de pétrole en-dessous, nourrit fort mal les hommes.
La Roumanie qui s'offre à nous derrière les vitres du train n'est que campagne verdoyante, collines boisées, terres grasses, champs à perte de vue, troupeaux, lacs, étangs, rivières... Tout pousse de part et d'autre de la voie de chemin de fer et ce spectacle d'abondance durera les six heures que dureront le voyage - et bien au-delà sans doute...
Alors je lui répète ma question : " pourquoi tant de misère ? "
Elle me dit : " je suis communiste " - une confidence, un aveu, une prise de risque.
" Je suis fille de berger. Nous étions cinq frères et sœurs et mon père avait trois cent moutons et brebis. Je travaillais bien à l'école et j'ai pu suivre des études. Je suis professeur de roumain et j'enseigne à Bucarest dans un collège. Le roumain est une très belle langue, une langue très riche, très nuancée. Grâce au communisme j'ai pu étudier à l'université et visiter la Russie, Moscou, Leningrad, la Pologne, Minsk. Bien sûr, que des pays communistes.
Aujourd'hui, une fille de berger ne pourrait pas faire ce que j'ai eu la chance de pouvoir faire grâce au communisme. Aujourd'hui nous avons tout perdu. Regardez, il n'y a pas de tracteurs dans les champs - des chevaux...
Les jeunes partent. Mes enfants sont à l'étranger et ceux qui restent ici quittent leurs villages pour se perdre dans les villes et apprendre à mendier et à voler - la drogue, la misère "
" Moi je suis communiste "
Je suis un peu désemparé. Pourquoi me confie-t-elle cet engagement politique ? Être communiste est plutôt mal vue en Roumanie : fausse révolution, faux charnier de Timishoara, vrais tyrans exécutés vite fait mal fait, les mineurs qui descendent à Bucarest pour mettre bon ordre en matraquant les étudiants, et négocier des avantages au passage, on prend les mêmes et on remet ça, versus capitalisme sauvage, la roue tourne dans la patouille de l'histoire...
Je pense à la terrible prison de Sighet que j'ai visité l'an dernier. Je pense à la Roumanie la grise, aux orphelinats, au palais délirant de Ceausescu.
Que dire ? Que lui dire ? Le monde est à l'envers. le monde est à recommencer.
À qui profitent les crimes ? À qui profite la sueur et le sang ? Les ventres des petites gens sont de plus en plus creux, les rivières de plus en plus polluées. Nous connaissons certains coupables : des banquiers, des financiers, des chimiquiers, des chefs d'état... - un pouvoir qui se cache derrière un pouvoir qui se montre.
À Cluj comme dans beaucoup de villes, il y a plus de banques que de magasins d'alimentation - tout un symbole... - Qui sait lire les symboles aujourd'hui ?
Le marchand de produits bio (Casa Verde) parle très bien le français. Il est heureux de nous faire visiter son magasin. Une grande partie de sa famille vit en France. Sa mère est en Auvergne - la France profonde...
Il dit ne pas comprendre mieux que nous. Il y aurait beaucoup de fruits et de légumes importés de Turquie car ils seraient moins chers que les produits locaux - le combat des gueux fait rage.
J'ai le souvenir d'avoir vu en France des pommes importées du Chili, des poires en provenance d'Afrique du Sud et des haricots verts de Chine. Tiens, c'est vrai, pendant que j'y pense ; les sandales que je viens d'acheter dans un magasin du centre ville de Cluj, sont aussi fabriquées en Turquie.
C'est sûr, le monde est à l'envers et je présume que seuls quelques initiés connaissent les circuits et la destination des richesses produites.
En Roumanie comme ailleurs, les politiciens qui se gardent bien de s'occuper de politique, révèlent leur incurie. Ils n'ont aucun complexe et aucun état d'âme, allant jusqu'à spéculer contre le peuple dont ils prétendent avoir la charge et contre le pays qu'ils sont sensés servir. ils le font en toute mauvaise foi mais en leur âme et conscience ; au nom de la libre concurrence, de la loi du marché, du réalisme économique, de la démocratie, et surtout - avant tout, au nom de leurs petits et gros intérêts intimement accolés à leur petit pouvoir merdeux.
Elle me répète, obstinée : " Je suis communiste "
Elle savait que je n'étais pas dans le rejet, ni dans le jugement de valeur et encore moins dans les certitudes. Son regard bleu m'interrogeait - douloureux. Est-ce donc un crime ?
Alors je lui ai dit : communisme, capitalisme - deux vieilles idéologies matérialistes porteuses de dogmes mortifères. Deux doctrines qui, en fin de compte, prônent l'asservissement des peuples, la cupidité, et la mort des plus fragiles.
Le veau d'or à nouveau érigé ; plus haut, plus puissant et plus arrogant que jamais.
Le veau d'or triomphant servis par les peuples, encensé par les prêtres, engraissé par les financiers, les politiciens et les syndicalistes confondus.
Elle me dit : " Il faudrait rembobiner le film - non, le film est monté à l'envers. Vous avez raison, le monde est à l'envers. C'était mieux avant "
Pour moi aussi c'était mieux avant. J'étais jeune, j'avais le plein d'illusions à perdre, j'étais insouciant (c'est du moins le souvenir que j'ai) et mes articulations étaient souples.
Je lui dis Copernic - elle connait - La terre qui n'est plus au centre de l'univers.
Je lui dis encore Newton, puis la relativité, la physique quantique, la réduction de l'espace et du temps, la fin de la géographie, les univers froissés...
Elle me dit " évolution " et je réponds " ruptures épistémologiques, basculements, nouvelles représentations du monde."
À chaque étape un nouveau film. C'est la fin des soldes, le réel qui bouscule le virtuel, le bout du bout... Il nous faut déménager - pas le choix. Saurons-nous investir notre nouvelle de meure ?
Elle me dit : " Je suis fatiguée et j'ai mal à la tête " Dix-huit ans qu'elle n'avait pas parlé le français. Pas de chance, il fallait qu'elle tombe sur moi. Tant pis pour elle, il ne fallait pas commencer " tu te dis communiste ? Alors il faut assumer. Je sais, c'est compliqué de se dire communiste, capitaliste ou j'm'en foutiste. Je sais, c'est toujours plus confortable de fermer sa gueule "
Je luis dis : " nous sommes déjà vieux et fatigués et nos souvenirs nous encombrent. Les jeunes sont des mutants et ils avancent désormais sans nous. Il faudrait que nous nous mettions en retrait. Peut-être n'ont-ils tout simplement pas besoins de nous."
Les jeunes, ceux qui ont vocation à se projeter dans l'avenir, ceux pour qui les souvenir ne pèsent pas trop, n'ont absolument rien à faire des débats sans rimes ni raison entre vieux de gauche, vieux de droite et vieux d'ailleurs. pour le dire autrement, ça les fait chier et parfois ça les fait rire - plus rarement. Ils construisent sans le savoir vraiment, et quoique que nous puissions en dire, brique après brique, ruine après ruine, rupture après rupture, joint après joint, un monde qu'ils occuperont prochainement - de préférence sans nous.
La nuit était tombée - encore deux heures de voyage jusqu'à Cluj - une éternité.
Elle m'a dit : " nationaliste " " Je suis nationaliste "
Ma compagne intérimaire de voyage se disait donc communiste et nationaliste.
Une provocation ? Un exercice dialectique ? Allez savoir ce que peut engendrer des heures de voyage dans un train en Roumanie en ma compagnie ?
D'évidence ces deux mots accolés s'entendent comme larrons en foire. Ce sont de méchants complices d'une méchante affaire. Ce ne sont pas vraiment des gros mots non plus, mais plutôt de vieux mots, de vilains vieux mots gris et poussiéreux, tachés de sang.
Je ne comprenais pas. j'ai l'habitude. En France aussi je ne comprends pas grand-chose depuis longtemps. Personne ne peut prétendre tout comprendre.
Comment rester droit dans un monde aussi tordu ?
C'est le lendemain soir que j'ai compris alors que je discutais avec un jeune étudiant roumain.
" Tout est bloqué ici. il n'y a plus que des vieux. Les vieux ne construisent rien. Ils ne savent pas comment construire l'avenir. ils pleurent leur jeunesse perdue et envient la notre.
Les jeunes ne sont pas fiers d'être roumains. l'héritage que les vieux nous lègue est tout déglingué. Rien ne marche en Roumanie et il faudrait leur dire merci ! "
J'attends la dernière phrase. Je le sens inspiré par son propos, il en a tellement gros sur le cœur.
" Pour nous la Roumanie n'est pas digne d'intérêt, alors nous cherchons à partir. On ne s’investit pas dans un pays qu'on aime pas "
Voilà, tout était dit et j'avais compris.
Ma " communiste nationaliste " m'avait simplement dit combien elle aimait son pays - malgré tout.
Elle me disait (à moi qui voulait bien prendre le temps de l'écouter) son investissement et sa fierté d'appartenir à ce peuple et, dans un même cri, elle me disait son désespoir.
Et les images terrifiantes de la prison de Sighet revenaient sans cesse, comme celles toutes aussi terribles que mon père, rescapé des camps nazis, m'avait décrites.
J'aime de moins en moins mon pays. Je sais que la bête immonde reprend des forces, et j'ai honte de ne pas me battre assez.
Je suis vieux et fatigué mais ce n'est sans doute pas une raison - à peine un constat.
Cluj Napoca le 12 / 05 / 2010
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